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(Cannes 10): Grève de la faim annoncée par Panahi

A côté de Polanski, il y a une autre pétition qui circule à Cannes: celle concernant la libération de Jafar Panahi, réalisateur iranien célèbre, appartenant à ladite "nouvelle vague iranienne", qui est retenu en prison dans son pays pour avoir eu l'intention de réaliser un film sur la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009 et les troubles qui s'en sont suivis. Jafar Panahi devait faire partie du Jury et c'est pour lui rendre hommage qu'un siège est resté libre lors de la cérémonie d'ouverture de ce 63ème Festival de Cannes. Il y a trois jours le Ministre de la culture Frédéric Mitterand lisait du haut des marches du Palais, une lettre du réalisateur écrite depuis sa cellule. Ce matin, lors de la conférence de presse pour le film Copie Conforme d'Abbas Kiarostami, le réalisateur a déclaré avoir reçu juste avant d'arriver un message de la femme de Panahi qui lui disait de la rappeler de toute urgence. Optimiste, il exprimait alors son espoir que Panahi ait été finalement libéré face à la pression internationale. Une journaliste dans la salle prit alors soudainement la parole, bouleversée, pour annoncer que la nouvelle qui venait en fait de tomber était que le réalisateur débutait une grève de la faim depuis ce matin. Juliette Binoche, actrice principale de Copie Conforme n'a pu retenir ses larmes et Kiarostami, indigné, a encouragé tous les journalistes à relayer la lettre qu'il a rédigé, il y a déjà deux mois, sur le sort de son compagnon et qui n'avait alors quasiment pas été visible dans les médias. Nous rectifions ici, pour notre part, ce manquement en la diffusant ici dans son intégralité.


Vœu pieux
Je ne sais pas à qui j'écris cette lettre mais je sais pourquoi je l'écris. L'écrire me semble urgent et indispensable car deux réalisateurs iraniens, représentant le courant du cinéma indépendant, sont emprisonnés. En tant que cinéaste appartenant à ce même courant indépendant, cela fait des années que je n'ai plus l'espoir de voir mes films sortir en salles dans mon pays. Cela fait également des années que j'ai choisi de réaliser des films personnels et peu coûteux , afin de pouvoir me passer de la moindre aide ou coopération provenant du ministère de la guidance islamique, véritable tuteur du cinéma iranien.

Pour gagner ma vie, je me suis tourné vers la photographie et ce revenu me permet de réaliser des petits films à moindres frais. Je ne proteste pas contre la reproduction illégale de mes films, soucieux de ne pas perdre mon unique lien avec le public de mon pays. J'ai certes renoncé de longue date à dénoncer cette négligence du ministère de la guidance et des autorités responsables du cinéma iranien. Pour autant, je n'admets pas que ce pôle culturel du gouvernement établisse une discrimination entre les cinéastes du sérail et les autres, ni qu'il méprise de la sorte le courant indépendant.

Etre cinéaste, ne savoir vivre qu'à travers la réalisation de films, ne constitue pas un crime. Cela est notre choix, mais plus encore une nécessité vitale qui s'impose à nous. Personnellement, je me suis forgé des moyens propres pour échapper à la difficulté de notre situation. Renonçant aux soutiens habituels dont bénéficie la majorité des gens de cinéma dans mon pays, je réalise mes modestes films indépendants et me réjouis de pouvoir acquérir par leur biais une réputation pour mon pays et pour le peuple qui m'est cher. S'il m'arrive d'être amené à travailler à l'étranger, il ne s'agit pour moi ni d'une préférence ni même d'un choix délibéré mais simplement d'une réponse trouvée au besoin constant de travailler.

D'autres, tel que Jafar Panahi, luttent depuis des années dans l'espoir d'obtenir une coopération de la part d'organismes officiels. Ils se vouent inlassablement à cette cause perdue. Lui aussi tente depuis des années de trouver une solution de survie. Il nourrit encore l'espoir de voir ses films montrés dans son pays et les autorités soutenir sa démarche. Il est encore persuadé que le rayonnement que ses films confèrent au pays devrait lui valoir une reconnaissance et un soutien officiels. La responsabilité de ce qu'endurent aujourd'hui Jafar Panahi et ses semblables revient directement au ministère de la guidance. Si tant est qu'il ait commis un acte illégal, ce n'est qu'en raison de la politique malsaine et de la mauvaise gestion des instances responsables du cinéma au ministère de la guidance qui, à force de leur barrer la route, ne laissent à ces cinéastes nul autre choix que de se mettre en danger pour pouvoir travailler.

Jafar Panahi aussi vit du cinéma. Faire des films constitue pour lui un besoin vital. Il est légitime qu'il puisse s'exprimer et escompter un soutien des autorités du cinéma lui permettant de surmonter les obstacles existants, au lieu de les voir devenir elles-mêmes le plus infranchissable des barrages. Il se peut qu'aujourd'hui les responsables du ministère de la guidance n'aient plus de prise sur le sort de Jafar Panahi mais ils ne doivent pas pour autant oublier que les conséquences graves et les retentissements déplorables et contraires à la culture de cette situation ne sont que le résultat d'années d'une politique inappropriée et d'une mauvaise gestion de leur part. Je ne partage pas nécessairement les méthodes extrêmes et le goût du scandale de Jafar Panahi mais je sais que ce qui lui vaut d'être emprisonné aujourd'hui n'est pas un choix mais une nécessité inexorable. Il subit les conséquences du comportement des autorités qui lui ont barré toutes les routes, sinon quelques traverses ou impasses.

Le sort de Jafar Panahi finira par être réglé mais les jeunes Iraniens qui aujourd'hui ont choisi le cinéma comme mode d'expression et moyen de subsistance sont légion. C'est en cela que le rôle du gouvernement et du ministère de la guidance, en tant qu'incarnation du pouvoir exécutif dans le domaine culturel, devient plus critique. Se dresse face à eux cette légion de jeunes artistes, désireux de faire des films en toute indépendance, loin des contraintes administratives, des obstacles officiels et des discriminations existantes. Jafar Panahi et Mohammad Rassoulof sont deux cinéastes iraniens indépendants. Lors des 25 dernières années, c'est grâce au cinéma que l'Iran a pu jouir d'un prestige sur le plan international. A ce titre, ces artistes appartiennent à la culture mondiale, à la communauté internationale des cinéastes. Je formule le souhait de leur libération. Persuadé qu'un vœu pieux n'est pas vain, je dis mon espoir de ne plus voir sur cette terre un artiste emprisonné au motif de son art, de ne plus voir les jeunes cinéastes indépendants soumis aux épreuves, au mépris, à la discrimination. Cela relève de votre responsabilité et constitue la définition ultime de votre existence.

Abbas Kiarostami.
Téhéran, 9 mars 2010
Traduction : Massoumeh Lahidji
Par Mathieu Poget – le Mardi 18 Mai 2010
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