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Petit éloge funèbre du lieutenant Columbo

Les épisodes de Columbo étaient si répétitifs, le fameux lieutenant de police était si constant et si familier, qu’on avait oublié que son interprète devait mourir un jour. Peter Falk est donc décédé vendredi dernier, à Berverly Hills. L’acteur américain n’a pas seulement porté l’imperméable froissé du lieutenant : il a obtenu d’importants rôles au cinéma, notamment auprès de John Cassavetes, Rob Reiner et Wim Wenders. Pourtant, dans l’esprit du public, de la presse et peut-être de l’acteur lui-même, Peter Falk et Columbo étaient absolument indissociables.

Indissociables, mais pas identifiables. Peter Falk a eu d’autres rôles ; Columbo a eu – tout au début – d’autres interprètes. Par ailleurs, ce personnage riche en manies et en mystères, qui détonne au sein de la brigade criminelle de Los Angeles comme au sein du paysage télévisuel du XXe siècle, est une création du scénariste William Link. Columbo n’est pas Peter Falk, mais la mort de celui-ci nous autorise à rendre hommage à "l’atemporalité" de celui-là.

Soit, au niveau visuel, cette série a terriblement vieilli. Les plans statiques et lents semblent dater d’une autre ère. Les décors, les costumes et les accessoires ont vingt, trente ou quarante ans de poussière à l’écran. Et, en général, on éprouve moins de douleur compassionnelle à l’égard des victimes assassinées qu’à l’égard des acteurs des seconds rôles, dont l’interprétation est souvent déprimante de fausseté. Pourquoi donc Columbo mérite-t-il, aujourd’hui, de sérieux éloges ? Parce que c’est un flic à l’envers, un antihéros efficace parmi les personnages de séries policières, une alternative radicale à ce que la télévision nous montre le plus souvent.

Personnage laid, sans prénom, mal habillé, mal équipé, sans origine claire, sans vie domestique ou sociale montrée à l’écran, désincarné pour ainsi dire, mais attachant grâce à ses défauts et à ses ridicules mêmes, Columbo est une sympathique machine à résoudre des enquêtes, ou plutôt des équations. En effet, le plaisir de la série est surtout intellectuel, presque mathématique. Bizarrement, le spectateur connaît toujours le résultat à l’avance : le meurtre et le meurtrier apparaissent dès les premières minutes. Columbo a très vite, lui aussi, une intuition solide du coupable, intuition qu’il fonde sur "des petits détails qui le tracassent". Parfois, le coupable lui-même sait qu’il est suspecté et qu’il court à sa perte en répondant aux questions du lieutenant. Pourtant, spectateur, inspecteur et criminel s’amusent ensemble à faire avancer (ou retarder) l’enquête et à chercher (ou à cacher) les indices et les preuves ! Les crimes sont si bien préparés par le meurtrier – toujours génial – qu’il est difficile – mais jamais impossible – de deviner comment Columbo réussira à coincer irrévocablement son suspect.

On est aux antipodes des Experts et de mille autres séries policières où le criminel reste inconnu jusqu’à la fin, et où le spectateur ne peut faire des pronostics qu’à titre hasardeux ou intuitif. Dans ces cas, le plaisir de l’enquête est moindre pour le public, car le réalisateur garde tous les rênes en main. Aussi, les épisodes des Experts offriraient peu de satisfactions s'ils se nourrissaient uniquement des enquêtes criminelles ; ils ont besoin de tout un décorum : les aventures extraprofessionnelles des personnages, la magie technologique des criminologues, le pathos des morts injustes, le suspense des poursuites, le rythme de la réalisation, la variété des cadrages, la forte stylisation des images… Chez Columbo, tout pathos, toute suspense, tout décorum est banni. On reste à l’essentiel. En outre, le public est l’égal du lieutenant : il peut se mesurer ou s’identifier à lui, comme le policier s’identifie et se mesure au criminel. En un mot, le spectateur participe au duel qui s’instaure ; il ne se laisse pas simplement guider vers la résolution.

Parce qu’il invite le spectateur à porter un regard éveillé sur les épisodes, parce qu’il développe une forme active de divertissement télévisuel, Columbo mérite bien quelques éloges et quelques rediffusions.

Image 1: Peter Falk dans Columbo.
Image 2: Peter Falk dans Husbands de John Cassavetes.
Image 3: Le scénariste William Link et Peter Falk en Columbo.
Par Timothee Lechot – le Samedi 25 Juin 2011
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