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Le plus mauvais Scorsese?

· Le plus mauvais Scorsese?

Si, certes, Martin Scorsese s'est commis dans quelques films de commande et a pu, au fil de sa longue carrière (21 longs-métrages et de nombreux documentaires), paraître par moments essoufflé et peu inspiré, jamais il n'a proposé une oeuvre pareille à celle que semble promettre cette déconcertante bande-annonce.

Appréciez plutôt:



Scorsese manquant de génie, on y a, ma foi, déjà goûté, mais dépourvu de talent au point de passer complètement à côté d'un projet... Ça, jamais. Intitulé The Invention of Hugo Cabret (retrouvez la critique du film par Nam Pham en cliquant ici), le film est tiré d'un roman fantastique, publié en 2007, de Boris Selznick (cousin éloigné du monstre sacré du cinéma David O. Selznick) que vous pourrez trouver au rayon Jeunesse de votre librairie préférée.

Et oui... c'est ainsi que Scorsese, à son tour, réalise ce qu'il est convenu d'appeler un « film pour enfants ». Avec tout ce que ce type de cinéma peut comporter de grand spectacle, d'effets soutenus, d'infantilisation du récit, des thèmes et de leur traitement, de personnages lisses, édulcorés et de manichéisme en veux-tu, en voilà. Voilà un genre qui, en cinéma comme en littérature (ou en bandes dessinées), se devrait de disparaître par souci d'hygiène intellectuelle et morale. « Là où il s'agit d'aller, en art, c'est vers ce qui n'est pas pour vous! », voilà ce qui devrait être répété à nos braves têtes blondes. C'est ça qui vous fera grandir et non la Bibliothèque rose, verte, Oui-Oui ou Bob l'Eponge. Ce n'est pas l'identification commode et rassurante qu'il vous faut rechercher, mais l'altérité, le bizarre, l'étrange. Ce qui n’est pas directement assimilable, qui vous confronte à vous-mêmes, plutôt que ce qui vous flatte et vous sécurise. En somme, partez en quête de terres inconnues, de sentiers interdits et au connaissable, à l’identifiable, préférez toujours le dépaysement et le transport!

Mais voilà qu'au lieu de films ou de romans qui les respectent en tant que lecteurs et individus, on leur propose des oeuvres didactiques, crétinisantes, insidieuses, qui abêtissent leur propos, manquent autant de subtilité que de nuances et refusent de rendre compte d'un monde dans son intensité et sa complexité. Ces histoires-là n'encouragent pas la curiosité, ne cherchent pas à définir la condition humaine dans ses contradictions, dans ses craintes, ne mettent pas en scène des personnages aux prises avec des dilemmes moraux, perdus dans les tourments engendrés par les passions ou confronté à des réalités sociales actuelles. C'est la littérature et le cinéma du refus du réel, la négation du relief et du paradoxe, la mise au ban du caractère ambigu et incertain des choses, des gens, du monde. L'idée n'est pas que le bambin ressorte édifié et grandi d'un film, mais diverti, conforté et rien que ça. Et surtout pas plus. Se réfugier dans le déni et fuir en avant. Déplorable programme que voilà...

Secteur économique important, brassant d'importantes sommes d'argent, le cinéma ou la littérature Jeunesse ne sont pourtant pas prêts de se retirer de la place publique. Le grisbi reste hélas toujours roi, quand bien même cela peut porter préjudice aux intérêts de l'individu et de la collectivité. Mais pourquoi faut-il, en plus, avoir à supporter que de respectables et géniaux cinéastes comme Scorsese en arrivent à participer à cette mascarade et deviennent, à leur tour, ces charmeurs d'enfants, ces charlatans malhonnêtes? C'est trahis que les amoureux du septième art se sentent en pareille occasion.

Et comme si cela ne suffisait pas, Hugo Cabret sera bien évidemment présenté en trois dimensions. Et oui, nous sommes en 2011, voyons. Un film pour les gosses dont la date de sortie est prévue, de surcroît, pour Noël se doit, comme tout bon produit marketing qui se respecte, d'être calibré pour le marché 3D et ses jeunes aficionados. Scorsese, en somme, ne précède plus la mode, mais la suit. On voulait encore bien lui pardonner, avec les années, d'avoir perdu un peu de sa subversion et on se consolait de pouvoir se délecter de son art toujours intact de la mise en scène, de son sens de la narration. Mais là, avec ce Hugo Cabret, le doute ne chasse-t-il pas définitivement notre indulgence? S'agit-il encore d'espérer quelque chose de ce cinéaste ou nous décevoir est la chose qu'il parviendra le mieux à réussir pour les années qui viennent? Heureusement qu'un biopic sur Frank Sinatra semble prévu pour 2012 avec Al Pacino pour la première fois devant son objectif. On espère ainsi que ce Hugo Cabret, cette fable niaise annoncée, passe vite sous nos yeux et soit encore plus vite reléguée au rang des mauvais souvenirs de fin d'année qu'un peu de champagne et de bûches de Noël viendront prestement faire oublier.


Que nous soit vite donnée l'occasion de retrouver ce petit sexagénaire volubile, sec et nerveux de Little Italy. L'homme qui a révolutionné le cinéma dans les années 70 avec ses compères du Nouvel Hollywood, qui a réalisé des chefs-d'oeuvres tels que I Call First, Mean Streets, Taxi Driver, Raging Bull, After Hours, Casino, Goodfellas et des documentaires inoubliables sur le blues, Bob Dylan ou le cinéma américain.

Mais faisons d'ores et déjà notre mea culpa, il se pourrait que nous nous trompions. Enfin, un peu. Et qu'il y ait peut-être deux ou trois choses à sauver de ce film. Une féerie digne d'un Paris à la Méliès, quelque chose de l'esthétique steampunk ou que sais-je encore. Nous voulons bien le concéder. Enfin, il s'agira ici également de mettre un bémol à notre charge contre ces romans et films que l'on voudrait réserver aux plus imberbes d'entre nous: le problème n'est au fond pas tant que ces oeuvres existent et soient lues ou vues, mais qu'on se contente. Là est le danger. Et il est véritable.

Par Mathieu Poget – le Lundi 12 Décembre 2011
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