






« Un avion, après son décollage, derrière le métal d’un grillage : ce plan récurrent de Vol spécial, qui superpose liberté et claustration, symbolise le paradoxe auquel sont confrontés les détenus administratifs – on dit "pensionnaires" – de Frambois, près de Genève, des hommes qui n’ont commis ni délit ni crime. Le personnel de l’institution raconte aux sans-papiers incarcérés qu’ils rentreront libres, c’est-à-dire sans menottes – on dit "bracelets" –, dans leur pays d’origine, s’ils le font de leur plein gré. Dans le cas contraire, ils seront lourdement escortés, ligotés et placés de force dans un avion réservé : on parle de "vol spécial".
Portant pour titre l’un des nombreux euphémismes qui caractérisent le discours des policiers et des gardiens, le documentaire de Fernand Melgar s’efforce lui-même de montrer le moins pour dire le plus. En effet, c’est sans pathos que le réalisateur filme les malheurs des détenus. Sa caméra ne quitte pas le centre de détention, où aucune brutalité physique ou verbale n’est exercée. La mort d’un expulsé malmené n’est connue qu’à travers les images du téléjournal et la consternation des résidents du centre ; les terribles destins de ceux qui prennent l’avion ne sont pas même indiqués, tout à la fin, par une voix off ou un carton. Cependant, le réalisateur saisit d’autres violences, impalpables mais fortes, qui sont d’ordre psychologique. Il filme l’invisible, et cet invisible devient flagrant.
Attendant l'expulsion, les détenus n’ont pas même l’espoir lointain d’une délivrance : ils quittent leurs vies et leurs familles suisses – parfois après des dizaines d’années de séjour illégal – pour retourner dans les pays qu’ils ont dû fuir. On est dans la réalité, mais on est aussi dans le registre de la tragédie. Dès le prologue, avant de reprendre le film en amont, le réalisateur insiste sur l’absence totale de perspective réconfortante : il montre par anticipation le départ forcé de Ragip, un des détenus les plus désespérés. Plus que tout, cette fatalité est difficile à supporter.
Comme dans La Forteresse, qui décrivait l’arrivée des demandeurs d’asile en Suisse, l’équipe de Melgar disparaît complètement derrière l’objet du film, donnant l’impression d’une parfaite objectivité. Les spectateurs ont ainsi le sentiment qu’ils tirent seuls, à partir d’une matière brute, les messages politiques et sociaux qui, d’ailleurs, semblent s’imposer d’eux-mêmes. Est-ce que cette habileté rhétorique touche à la manipulation ? Souhaitant rester aussi honnête que possible, Melgar s’efforce de s’effacer. Mais pour être documentariste, il n’en est pas moins homme, ni d’ailleurs citoyen : il défend une cause qui le touche vivement.
Voyez notre interview de Fernand Melgar sur notre page spéciale du festival de Locarno 2011. »