






« Abdellatif Kechiche ouvre son film dans un auditoire. Un médecin présente à son assemblée le moule du corps de Saarjie Baartman, surnommée la Vénus hottentote, décrivant les signes et caractéristiques particuliers de la jeune femme. Sous la légitimité de leur illustre situation, les médecins prennent note de la présentation de leur confrère, observant le corps nu de la femme, tout en se passant le bocal de formol qui contient son appareil génital. La Vénus Noire est un objet d’étude, une curiosité qu’il s’agit de comprendre, d’examiner. D’emblée, Kechiche montre son « héroïne » comme une exhibition, un objet de regard et de fascination, statut qu’elle gardera tout le film durant. A ce prologue, il raccorde ingénieusement une scène de spectacle, où Saarjie est l’attraction – vivante cette fois-ci – d’un spectacle de fête foraine. La Vénus y est montrée une nouvelle fois comme une exhibition, comme une bête sauvage, à la fois fascinante et terrifiante pour le public forain.
En deux scènes, Kechiche conditionne avec force le regard du spectateur et instaure un malaise certain : le film offre à voir la fascination - dérangeante pour le spectateur actuel car tolérée par les mœurs d’alors – provoquée par l’exposition de la Vénus hottentote. Là où le cinéaste réalise un grand film, c’est en évitant le risque d’une monstration frôlant simplement le voyeurisme. Au contraire, lorsque la Vénus Noire n’est pas donnée en spectacle, Kechiche filme son actrice avec intimité, créant une complicité immédiate entre elle et le spectateur. Le malaise de ce dernier prend alors une dimension supplémentaire, faisant tout le sens et la richesse du propos du cinéaste : alors que Saarjie est exhibée comme un unique objet de curiosité durant les spectacles, elle est aussi montrée dans les scènes du quotidien avec tout son humanité et ses désillusions.
C’est dans cette opposition – entre exhibition et intimité – que réside la force du film. Opposition qui se traduit par ailleurs dans les registres de mise en scène optés par le cinéaste : alors qu’il privilégie le champ-contre champ lors des scènes de spectacles, morcelant le corps de l’actrice et captant le regard du public fasciné, il favorise les gros plans sur les visages ou les plans longs sur Saarjie lors des scènes du quotidien. Suivant ce principe, les nombreuses scènes où la Vénus Noire est exhibée – autant avec les médecins, dans les foires ou dans les fêtes bourgeoises – sont les plus facilement dérangeantes pour le spectateur car montrent frontalement les performances dégradantes auxquelles elle est soumise et les réactions amusées du public. C’est toutefois dans les scènes du quotidien que le film révèle davantage sa violence et intensifie le malaise provoqué chez le spectateur. En y montrant l’intimité et le désir de reconnaissance de Saarjie, Kechiche oppose ces scènes avec celles des exhibitions, les rendant de ce fait d’autant plus difficile à regarder car dès lors doublement dérangeantes.
Le malaise, thème fort du film, est également créé par le premier « maître» de la Vénus Noire, témoignant également du soin apporté par le cinéaste aux personnages secondaires. Celui-ci n’est pas montré – comme on aurait pu le craindre – comme un être vulgaire ou sans considération pour Saarjie. Au contraire, en faisant preuve d’une empathie réelle pour sa protégée, il paraît même être pourvu d’un certain humanisme, comme le fait habilement comprendre Kechiche dans plusieurs scènes – parmi elles, celle des présents qu’il offre à Saarjie pour la féliciter, celle du tribunal où il clame son innocence et son incompréhension face aux accusations d’esclavagisme qui lui sont adressées, ou encore celle où son associé lui lit une critique rendant compte du côté affligeant de son spectacle contre laquelle il s’insurge, criant à la calomnie. Cette ambiguïté constitue alors l’un des points forts du film, car répond non seulement de l’opposition entre l’exhibition et l’intimité, mais confronte également à travers les personnages secondaires le spectateur aux mœurs de l’époque, où des situations dégradantes, sous le prétexte d’un spectacle forain ou d’un amusement, étaient tolérées.
On regrettera cependant la dernière partie du film – dans le bordel – où l’intimité de Saarjie se mêle à l’exhibitionnisme, autrefois mis en confrontation. Cette progression, logique en un sens, est bien désirée par le cinéaste, comme en atteste le troisième mode de mise en scène qu’il opte pour décrire ces scènes - caméra tenue à l’épaule filmant de façon aléatoire les personnages. Toutefois, cette partie, pourtant passionnante en ce qui concerne l’objet de regard et de fascination que continue de représenter Saarjie, réduit le propos qu’avait tenu jusque-là le cinéaste avec détermination par l’absence de l’ambiguïté et de la confrontation qui orientaient auparavant la compréhension du spectateur tout en instaurant un malaise inévitable.
Vénus Noire est bien une œuvre importante, dont le propos et le travail énonciatif du cinéaste se traduit par une véritable expérience cinématographique pour le spectateur, tout à la fois conquis et véritablement troublé par la vision du film, indéniablement dérangeant.