






« Grâce à quelques films chocs comme Se7en ou Fight Club, David Fincher est parvenu à rassembler une cohorte d’admirateurs qui attendent avec impatience chacune de ses nouvelles réalisations. Peu importe qu’il se soit éloigné ces dernières années des univers visuels glauques et des intrigues tordues qui avaient fait sa réputation, son nom continue à exhaler un certain parfum de scandale. The Social Network était donc attendu avec impatience : en s’attaquant à une critique de Facebook adaptée d’un livre de révélations très médiatisé, Fincher avait toutes les cartes en main pour dévoiler les faces sombres d’un phénomène de société marquant de ce début de siècle : les réseaux sociaux virtuels.
Les amateurs de soufre resteront cependant encore une fois sur leur faim : si le film présente bien les qualités d’un honorable produit hollywoodien, il se révèle beaucoup trop consensuel pour espérer susciter la controverse.
L’ascension vers la gloire et la fortune du jeune Mark Zuckerberg s’inscrit pourtant en bonne place dans la grande famille des récits initiatiques liés à l’adolescence, avec son lot d’espoirs, de désillusions, de chutes et d’ascensions. On se laisse même aller au fil des scènes à réfléchir à ce que la société contemporaine produit comme élite, qui sous couvert de repenser le monde dans lequel elle évolue se montre surtout empressée de faire parler d’elle ou de s’enrichir. Il y a parmi ses membres des intelligences extraordinaires qui faute de posséder quelques valeurs élémentaires se perdent et perdent leurs contemporains dans des projets aux implications douteuses. Facebook pourrait d’ailleurs se révéler un exemple des révolutions dont cette génération de nouveaux génies est capable, à savoir une enveloppe sophistiquée et attractive mais dont le vide intérieur ne fait que rajouter à la confusion des gens quant au sens de leur existence.
Le réalisateur s’abstient toutefois de toute prise de position sur le sujet. Il fait même preuve d'une certaine mollesse en proposant un véritable happy end, conséquence logique de son incapacité tout au long du film à choisir entre la dénonciation de la manière dont Facebook s’est développé et la fascination que son créateur et ses comparses exercent sur lui. Fincher prend d’ailleurs soin de rendre l’ensemble des personnages du film éminemment sympathiques et par conséquent pas toujours très crédibles, malgré les excellentes performances des acteurs à commencer par un Justin Timberlake inoubliable en flambeur patenté. Enfin, il est à déplorer qu’au lieu d’utiliser son propre regard le cinéaste ait préféré se servir des clichés habituels sur les étudiants américains ou sur les contrastes entre les deux côtes des États-Unis pour construire son récit.
La mise en scène convainc déjà plus que le fond du film. En plongeant sans avertissement le spectateur dans trois niveaux temporels différents, Fincher l’enjoint à rassembler par lui-même les fils d’un récit au départ confus, mais dont la reconstitution progressive se révèle fort stimulante. Le rythme du montage tout comme les différentes options choisies pour le cadrage contribuent à immerger efficacement le public dans le récit et à le faire vibrer pour les aventures de Mark Zuckerberg tout au long des deux heures que dure The Social Network.
Il demeure cependant regrettable que ce film au sujet aussi en phase avec notre époque se réduise ainsi à un simple divertissement, d'autant plus que son auteur savait en d'autres temps véritablement secouer le cinéma. »