






« Rabia est une histoire d’amour atypique, s'inscrivant dans le double cadre thématique du meurtre et de ses tenants moraux, et, surtout, dans celui de la condition des immigrés sud-américains en Espagne. Cela pourrait paraître touffu, sur le papier, mais le film se laisse voir comme un thriller greffé sur une romance, sans jamais trop céder au caractère politique du projet, tout en ayant réussi à thématiser ce dernier sous la forme d’une allégorie cinglante.
Premier point, donc, Rabia, qui, vu sa relative complexité thématique, ne pèche pas par pédanterie et, au contraire, parvient à proposer un spectacle divertissant, qui se laisse volontiers voir au premier degré. L’efficacité de ce long-métrage tient tout particulièrement dans la position étouffante de José-Maria (Gustavo Sánchez Parra) qui, suite à son crime, se retrouve enfermé dans la demeure des Torres où travaille Rosa (Martina García) sans pour autant pouvoir courir le risque de le lui faire savoir. A la fois si proche et si loin de Rosa qui, dans sa situation, constitue son seul espoir, sinon sa seule raison de survivre, et cela d’autant plus ardemment lorsque le fugitif apprend que sa fiancée est enceinte.
Mais aucune issue ne se présentera à José-Maria qui est condamné à vivre comme l’un de ces rats qui infestent le dernier étage délabré de la maison où personne ne met jamais les pieds. Hygiène précaire, claustration, chapardages : le sort de l’immigré est fragile, tandis que sa position invisible et voyeuriste fait de lui le témoin privilégié des membres de la famille Torres dont les relations à leur domestique révèlent la personnalité de chacun. Position rendue avec une certaine maestria par la caméra très fluide de Sebastián Cordero qui, au moyen de mouvements labyrinthiques fait de la propriété des Torres un univers complexe et néanmoins clos. José-Maria en témoin écroué donc, mais aussi en gardien de Rosa qui porte en elle, littéralement, l’espoir d’un avenir meilleur.
L’huis-clos est dès lors terriblement efficace. La jeune et belle Rosa concentre tous les vices et les non-dits d’une famille bourgeoise aux personnalités très nuancées, qui ont toutes un côté sombre, entre alcoolisme, désœuvrement ou frustration, sans pour autant que le réalisateur ne tombe dans l’écueil de la caricature d’une classe sociale aisée et donc décadente. Mais les Torres restent au fond dans l’ignorance et l’indifférence la plus totale quant à la déchéance de José-Maria qui survit pourtant juste au-dessus de leurs têtes. Parmi les rats, on l’a dit, ce qui constitue en fin de compte l’allégorie centrale du film. Car c’est précisément par la suite d’une dératisation radicale de la demeure, aux moyens de gaz toxiques, que sera porté le coup fatal sur l’état de santé de José-Maria, ce rat, parasite opportuniste dont on n’a cure : Rabia offre ainsi une dimension bien plus profonde que le simple exercice de genre auquel, pourtant, le réalisateur Sebastián Cordero est parvenu à ne rien céder. »