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Paradis: Amour - Paradies: Liebe

Poster - Film Paradis: Amour
2h00
Réalisé par Ulrich Seidl
Avec Maria Hofstätter, Inge Maux, Margarete Tiesel, Peter Kazungu et Carlos Mkutano.
« Sur les plages du Kenya, on les appelle les "sugar mamas", ces Européennes grâce auxquelles, contre un peu d'amour, les jeunes Africains assurent leur subsistance. Teresa, une Autrichienne quinquagénaire, passe ses vacances dans l'un de ces paradis exotiques. Elle recherche l'amour mais, passant d'un "beachboy" à l'autre et allant ainsi de déception en déception, elle doit bientôt se rendre à l'évidence: sur les plages du Kenya, l'amour est un produit qui se vend. »

Sugar mamas au pays de Banania


Critique par Mathieu Poget – Cinema.ch

Au départ, une idée : dresser le portrait de trois femmes d’une même famille qui, chacune pour soi, passent leur vacances dans des lieux différents. L’une œuvre dans une mission catholique, l’autre séjourne dans un camp pour ados en surpoids et la dernière s’envole pour le Kenya et goûte au tourisme sexuel qui a lieu là-bas. Au bout: 80 heures de pellicule… Ulrich Seidl décide alors de décliner son film en trois longs-métrages autonomes, mais appelés à se compléter. Une trilogie dont Paradies: Liebe est le premier volet.

 

Troublant et déroutant, Paradies : Liebe met en scène un monde qui n’a pas vraiment changé avec les années, où le rapport colon-colonisé existe toujours, mais sous d’autres formes pas systématiquement évidentes et reconnaissables. Un monde où les persécuteurs et les victimes ne semblent, les uns comme les autres, pas vraiment conscients d’eux-mêmes, de leur rôle ou de la portée de leurs paroles et de leurs actes. Le caractère moral du personnage principal a ainsi le grand mérite de n’être jamais tout à fait clair et d’évoluer constamment tout au long du film, de surprendre et de se construire avec le spectateur. Il y a ici en permanence une légitimité qui est donnée aux actes, mais sans chercher à forcément les excuser. Le beachboy se prostitue ainsi pour survivre et subsister aux besoins de sa famille, il ne fait que rouler dans la farine des femmes, pleines de cellulite et d'illusions beauf, souvent peu concernées par la population et le pays où elles sont en train de villégiaturer. Quant à ces dernières, elles sont des personnages à la vie qu’on devine minable, baignant dans la solitude, le désarroi, avec des corps vieillissants qui ne répondent plus tant aux canons de beauté européens. Chez Houellebecq, on dirait qu’elles sont comme dévalorisées sur le marché de la séduction, alors elles vont chercher la possibilité d’une île, d’un bonheur et d’un peu d’amour sur un autre continent. Seidl décrit un monde moderne où les âmes perdues et désorientées sont légion et où l'on préfère quitter la médiocrité d'un quotidien pour l'exotisme de l'Afrique, là où ces femmes pourront à nouveau se sentir courtisées et valorisées, jusqu'à ce qu'elles réalisent la superficialité totale de ces rapports. Alors place, pour celles qui sont douées d'un tant soit peu de sensibiltié, au vide désespérant, à l'absence flagrante de sentiments et de sincérité, et à des rapports humains où il n'y a plus grande place pour l'amour et l'estime de soi.

 

Seidl a en outre le mérite de savoir filmer ces femmes avec intelligence: souvent de très près, sans maquillage ni artifices, sans chercher à cacher les défauts ou à leur donner un supplément de cinégénie. Cette mise en scène de la corporalité, puis de la sexualité, donne l’impression de se retrouver par moments dans des tableaux de Lucien Freud. Mais à cette esthétique, contraste celle de plans très construits, d’une grande beauté graphique qui déréalisent complétement le monde et les paysages. Cela donne lieu à des instantanés sublimes et denses (celui de la plage avec ces corps comme des épaves qui grillent au soleil face aux physionomies droites et stoïques des africains en train d'attendre, immobiles), dans lesquels les personnages évoluent avec de surcroît des dialogues extraordinaires et un jeu de grande qualité, le tout enveloppé dans un tel naturel qu'il en devient presque perturbant.

 

De la situation banale, on glissera ainsi très vite vers un humour absurde, qui frise le code, pour devenir ensuite soudainement grinçant et terminer dans le sordide. C’est très fort. On regrettera toutefois infiniment les 30 dernières minutes qui ôtent au film les moyens d'être un quasi chef d'oeuvre. Une dernière demi-heure qui traîne complètement en longueur, n’ajoute absolument rien au propos, côtoie l’inutile, mais servira les friands de polémique dans une scène qui casse toutes les frontières du bon goût et du politiquement correct.

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