






« Un film d'orang-outan. D'une orang-outan en particulier: Nénette. Elle a 40 ans, elle vit au Jardin des Plantes à Paris depuis 37 ans. On ne filme que la cage où elle se retrouve en compagnie de son fils et d'une autre femelle. On la filme comme un visiteur du zoo pourrait la voir, c'est-à-dire derrière la vitre d'exposition. Une vitre-cage qui se trahit par sa saleté et ses reflets.
Nénette occasionne de multiples réactions des hommes, enfants, adultes, soigneurs, reporters. Le réalisateur invisible choisit quelques-unes de ces réactions et nous les laissent à disposition, uniquement dans leur forme vocale: les seules expressions visuelles sont celles des singes, sur lesquelles, parfois, des silhouettes humaines se réflètent vaguement. A partir de ce moment, le film prend une dimension étonnante. Le son est humain, l'image est singe.
Les spécialistes nous apprennent que les orangs-outans sont très silencieux, très immobiles, très placides, très contemplateurs et très inexpressifs. Seule une poche sous la gorge leur permet d'émettre un cri si puissant qu'on peut l'entendre à des kilomètres. Mais dans le zoo, ce cri ne sert à rien. Ils gardent le silence et ils observent. Ils nous observent.
Ils sont par contre le sujet d'un verbiage pharamineux pour les hommes. Les visiteurs se demandent si Nénette est heureuse, ils remarquent qu'elle est rousse, ils essaient de l'imiter et gesticulent de plaisir lorsque le singe les imitent en retour. Des enfants épanchent leur sexualité, "woa, qu'il est musclé..." ou "regarde ces seins! regarde ces seins!", et par écho une femme plus âgée s'extasie "regarde ces grands bras, c'est le mâle, celui qui domine". Un peintre est inspiré par ce corps lourd mais souple, si propice selon lui à l 'esquisse pleine de mouvements. Des professionnels qui s'occupent des singes racontent des anecdotes, des liens qu'ils ont avec Nénette, et font part de leur culpabilité à alimenter un système de prison animale spectacularisée.
D'autres personnes se permettent de libres associations, "Il te ressemble", "Tiens, elle est rousse. Tu savais qu'on massacrait les bébés roux dans l'Egypte ancienne?", "Elle vit dans l'empire du rien-faire", auxquelles s'ajoutent nos associations libres de spectateurs de cinéma. Même Buffon, le célèbre naturaliste du 18 ème qui a fréquenté le Jardin des Plantes, donne son avis sur nos cousins par l'intermédiaire d'une citation de son Histoire Naturelle.
Mais derrière cette floraison humaine de pensées parlées restent impassibles les orangs-outans, ils se déplacent dans cet espace vitré, ils jouent avec du tissu, des bouteilles vides, mangent des yoghurts, ils contemplent les visiteurs et s'agrippent aux simulacre de lianes que sont les cordes.
Film philosophique, psychanalytique, contemplatif, fantastique, qui réfléchit, ou plutôt permet de réfléchir, autant les singes enfermés par l'espace, par l'oisiveté et la sécurité absolue des zoos, que notre regard porté sur ce que l'on considère comme nos doubles animalisés. »