






« Depuis ses déboires sur le tournage de Lost in la mancha, on a collé l’étiquette de cinéaste maudit à un certain Terry Gilliam, dont on peut d’ailleurs apprécier la dernière œuvre ces jours. Mais n’allez pas croire que son cas soit unique ! Le cinéma se révèle une industrie si incertaine et capricieuse que tout au long de son histoire, elle a accumulé les échecs douloureux, les gaspillages indécents, et les prises de risque totalement incontrôlées.
C’est une mésaventure de ce type, et peut-être la plus spectaculaire d’entre elles, que Serge Bromberg et Ruxandra Medrea nous invitent à revisiter aujourd’hui : L’enfer de Henri-Georges Clouzot, avec Romy Schneider et Serge Reggiani, partiellement tourné en 1964 et demeuré inachevé. Si ce documentaire a été conçu aujourd’hui seulement, c’est parce qu’il a fallu attendre très longtemps pour pouvoir accéder à la pellicule utilisée par Clouzot. Ce fonds se compose de deux parties distinctes : les essais que le réalisateur a effectués avant le tournage, entouré des plus talentueux techniciens de l’époque, avec l’intention d’inventer un nouveau type de cinéma, et les premières bobines du film proprement dit, dont le tournage avait pris des proportions gigantesques, finissant par mettre à mal aussi bien le projet que la santé de Clouzot.
Force est de reconnaître que les essais réalisés par le réalisateur et ses talentueux techniciens sont absolument stupéfiants. L’œil d’un mari jaloux y sert de prétexte à la représentation d’un monde encore jamais vu alors, dans lequel tout objet est sujet à déformation. Bien sûr, la cohérence manque parfois dans ce feu d’artifice de trouvailles optiques, de trucages visuels, et de couleurs inversées. On en finit même par se demander si le produit final ne se serait pas révélé quelque peu indigeste. Toutefois, montrées ainsi hors de toute narration, ces petites œuvres expérimentales se regardent comme on visiterait une exposition d’art contemporain, et aucune migraine ne vient gâcher l’émerveillement.
Là où le bât blesse, en revanche, c’est lorsque le documentaire tente de traiter du tournage proprement dit. Au lieu de se concentrer sur la description du désastre en cours, les réalisateurs ont eu la mauvaise idée de chercher à présenter quelques scènes complètes du film, quitte à combler les parties manquantes en faisant lire le scénario à des comédiens (Jacques Gamblin et Bérénice Bejo). Mal dirigés, ceux-ci n’émeuvent pas, et le procédé sonne faux, gâchant un peu le plaisir suscité par les apparitions à l’écran de Romy Schneider. C’est d’autant plus regrettable qu’il aurait peut-être suffi d’utiliser pour ces scènes des extraits de la remarquable adaptation du scénario de L’enfer par Claude Chabrol en 1994, pour que la sauce prenne.
Au final, on ressent donc à la vision de ce film un double sentiment de gâchis, d’une part, face à ce qu’aurait pu être L’enfer de Clouzot s’il l’avait mené à son terme, et d’autre part face à ce qu’aurait pu être ce documentaire, réalisé par des cinéastes autrement plus inventifs. Restent donc pour le plaisir des yeux ces fameux essais, et pour celui de la tête le récit édifiant d’un désastre d’ampleur assez unique dans l’histoire du cinéma. »