






« Si la bêtise humaine est universelle, le dessin – perçu comme un langage – aussi. Joann Sfar traite de l’une par l’autre. Sur les planches d’une BD ou sur l’écran d’un cinéma, son Chat du rabbin confronte les cultes et les cultures pour mieux souligner l’absurdité des positions fanatiques, intolérantes et racistes, et pour tirer tout le comique de ce gros méli-mélo de discours et de principes moraux ou religieux. Oui, l’ironie voltairienne a son pendant au XXIe siècle : l’humour griffant d’un chat qui s’efforce d’apprendre des rudiments de judaïsme pour retourner sur les genoux de sa jolie maîtresse, la fille du rabbin…
La formule est géniale et fonctionne à plein. Mais qu’est-ce que l’animation apporte à la bande dessinée ? Devenu réalisateur, Sfar reste fidèle à son esthétique visuelle. Le mouvement du film ne transforme pas celle-ci. Quant à l’usage de la troisième dimension, il est censé immerger plus profondément le spectateur dans l’Alger du rabbin. Or, au contraire, la 3D nuit ici à la « lisibilité » de certains plans. En revanche, jointe à la traditionnelle encre de Chine, elle permet à Sfar d’associer les moyens cinématographiques les plus récents à une technique très archaïque de dessin, rejouant par la forme l’enjeu du fond : la superposition d’éléments hétérogènes et difficiles à concilier.
Le Chat du rabbin, c’est la rencontre des contraires et, plus précisément, l'expérience de la mixité culturelle. Au fond, ce n’est pas à l’Algérie des années vingt que Sfar s’intéresse, mais à la France contemporaine, avec ses débats identitaires et communautaires. Juifs et musulmans, Russes et Algériens, blancs et noirs se croisent, s’assemblent et se repoussent dans cette œuvre. Et sur ce point, l’univers sonore est un avantage du film par rapport à la bande dessinée. Les voix des personnages sont attribuées à des comédiens issus de tous les registres, de l’impro à la comédie classique, multipliant non seulement les propos mais encore les dictions. Quant à la musique, elle oppose ou marie des styles et des instruments hétéroclites.
Certes, c’est dans le scepticisme moqueur et dans la critique des idéologies que Sfar est le plus efficace. Quand il s’agit de construire un discours positif autour de la mixité, le dessinateur conclut un peu vite : « aime ton prochain comme toi-même ». Ce principe religieux, il finit par le laïciser. Quittant Alger, les personnages du film vont chercher l’essence de la religion et de l’humanité dans une ville oubliée d’Éthiopie. Arrivés sur place, c’est une communauté agressive et fermée qu’ils découvrent, un peuple hostile et primitif avec lequel le dialogue n’est définitivement plus possible – même par le dessin. Le fondement des religions réside donc moins dans l’amour du prochain que dans le rejet et le repli. »