






« Troisième film français à entrer en compétition cette année à Cannes, L'Apollonide (souvenirs d'une maison close) n'est pas forcément le film sulfureux auquel on pouvait s'attendre. Bien sûr qu'il s'agit avant tout d'une oeuvre qui souhaite parler du monde de la prostitution, que l'on risque de voir autre chose que des gens qui bavardent, des jeux de regards, des gestes de séduction ingénue et des corps angéliques dissimulés sous d'épais et amples tuniques pudibondes. En somme, prévenons de suite le Jury oecuménique du Festival de Cannes de passer son chemin pour ce film-là. Il y a, pour leur Prix, candidat plus adéquat. Parole de critique.
Mais là où nous voulons dire que l'atmosphère de cet univers des plaisirs et des corps qui se vendent n'est pas pour autant, dans ce film, le sanctuaire de l'indécence et de la licence, c'est parce que Bonello porte sur lui un regard à la fois idéalisé, respectueux et lucide. Si d'aucuns ont la familiarité de qualifier ces jeunes femmes de « putes » ou de « catins », Bonello préférerait lui sans doute les affubler du nom de « belles-de-nuit » ou de « marchandes d'amour », tant sa fascination pour elles semble forte et habillée d'empathie. Le film transpire ainsi de bout en bout d'une sorte de fascination et d'affection pour ce monde perdu des maisons closes. Ce qui ne l'empêche néanmoins pas de montrer le sordide qui survient souvent sans crier gare, que ce soit au travers des crimes, des travers et perversités de certains clients, de la syphilis qui surgit soudain et éclaircit les rangs, ou encore des rêves d'émancipation de ces femmes, de leur condition souvent ressentie comme celle de prisonnières et de la main de fer avec laquelle les tient la maquerelle et patronne de l'établissement. En cela, L'Apollonide réussit à montrer les deux faces de la médaille: le quotidien avec ses moments de solidarité, ses rires, les discussions complices du matin autour du petit-déjeuner, la sentimentalité ou les moments de majesté où tout semble aller comme dans le meilleur des mondes (séquence champêtre de pique-nique, belle comme un tableau de Renoir), mais également les craintes, les espoirs, le dégoût, la mélancolie, les désillusions et, au bout, la déliquescence, l'effondrement et la chute.
Ces reines de la nuit et de la chair, filles faibles et fortes à la fois, courageuses et désirables, se promènent ainsi dans ce bordel de haut bord avec le faste de ses décors, les riches tentures, les précieux bibelots, les tableaux de maîtres aux murs, la beauté des tenues vestimentaires et des tissus. Des nymphes qui, le soir venu, exhibent leurs charmes allongées sur des canapés en velours. Une panthère dort dans un coin, les bulles de champagne pétillent dans les flûtes, le vin coule à flot, les hommes, bourgeois et aristocrates fin de race, sont courtois, élégants et ont le goût de la bienséance et de la conversation. Et puis, à un moment, on décide de monter...
Bonello, s'il sait donc faire contraster cette volupté avec la misère et la crainte de la mort, reste toutefois dans une forme d'idéalisation nostalgique et d'apologie. Renforcé par une séquence finale, le film comporte en effet une dimension politique et un parti pris qu'on devine à l'ombre de tel ou tel plan. Peut-être est-ce là un défaut de complaisance et d'engagement que certains trouveront à lui reprocher. On notera enfin les choix judicieux de la bande-son réalisée à l'aide de musiques d’esclaves et de soul des sixties, qui bien qu'anachronique colle curieusement à merveille à ces ambiances. Un film en somme doué de beaucoup de qualités formelles, peu manichéen, un peu long et flatteur peut-être, mais qui sait, dans tous les cas, partir en quête des âmes plutôt que de l'exhibition des corps.