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Cher spectateur, vous qui vous endormez sur votre siège lorsqu’un film dure plus de deux heures ou qui n’allez simplement pas voir un film qui excède quatre vingt dix minutes, surtout ne vous effrayez pas de la longueur de ce film. Ne craignez pas les 356 minutes affichées au compteur et prenez sur votre temps pour aller voir Karamay.
Ce documentaire commémoratif revient sur les circonstances d’un incendie ayant eu lieu le 8 décembre 1994 à la salle des fêtes de Karamay en Chine. Ce jour-là se trouvaient près de trois cent écoliers sélectionnés pour divertir une délégation officielle. Alors qu’un incendie venait de se déclarer en pleine représentation, on ordonna aux enfants de rester à leurs places afin de laisser sortir les hôtes en premier lieu. Sur huit issues possibles, seule une était ouverte à moitié, et avant que le feu ne puisse être contenu, trois cent vingt-trois personnes ont trouvé la mort, dont deux cent quatre vingt-huit enfants, de sept à quatorze ans.
Cet incident a été étouffé et les familles des victimes ne sont toujours pas autorisées à pleurer publiquement leurs enfants. Ce documentaire est donc profondément cathartique, mais surtout, profondément nécessaire.
Le film s’ouvre sur un plan du cimetière Xiaoxihu, où sont enterrées les victimes, le 8 décembre 2007. Nous entrons dans ce cimetière tandis que l’image passe en noir et blanc, puis la caméra s’attache à filmer chaque tombe en s’attardant sur la photo des défunts. Bien vite, le réalisateur croise des familles venues rendre hommages à leurs enfants. Après quelques discussions près des tombes, le documentaire commence véritablement, enchaînant images d’archives du spectacle ou de journaux télévisés, et interviews de familles filmées chez elles.
La colère, la tristesse, le ressentiment et la culpabilité sont les principaux sentiments qui ressortent de ce film qui semble agir comme une catharsis pour ces parents n’ayant jamais eu la parole depuis toutes ces années. Des mères nous expliquent qu’après le drame elles ont donné naissance à un deuxième enfant sans jamais pouvoir lui parler de son aîné(e). D’autres nous confient qu’elles n’ont pas pleuré publiquement et avec autant de force depuis des années. Des pères de familles avouent ne jamais parler de ce drame et cacher les photos de leurs enfants disparus pour ne pas accabler leurs femmes. …
Mais au delà de cette grande pudeur, se trouve aussi une peur panique. Peur de parler, peur des représailles, peur des familles pour le réalisateur. Car l’histoire de cet incendie a été étouffée par l’état. Si des promesses de commémorations ont été faites, elles n’ont jamais été tenues, les familles n’ont jamais eu de certificat de décès et ont dû enterrer leurs enfants dans la précipitation. Tout ceux qui se sont plains n’ont jamais eu le droit d’être entendus, ont toujours été ignorés et ont subis des représailles. Ce film a d’ailleurs été censuré.
Bien sûr, six heures de temps pour un documentaire, cela reste quand même beaucoup, et même s’il ne pouvait durer autant qu’un long métrage ordinaire, il aurait avoir plus de coupes. Pourtant, tout se justifie. Même si les propos sont parfois redondants, pourquoi privilégier les paroles d’une famille plutôt qu’une autre ? On ne peut reprocher à son film sa longueur après l’avoir vu, car avant d’être un documentaire, c’est avant tout un moyen d’expression pour des personnes qui n’ont jamais reçu la moindre attention, et un mémorial pour tous ces enfants.
Karamay n’est peut-être pas un grand film, cinématographiquement parlant, mais c’est un film fort, émouvant, et c’est un devoir de mémoire.