






Le plus mal aimé des réalisateurs français revient à la charge. Leos Carax, de son vrai nom Alexandre Oscar Dupont, avait d’abord été porté aux nues lorsqu’il présenta, en 1984 (déjà !), son premier long-métrage Boy Meets Girl. Il enchaîna ensuite avec Mauvais Sang (1986) au succès plus discret, pour enfin se transformer en cinéaste maudit et incompris avec Les Amants du Pont-Neuf, en 1991. Tournage aux rebonds multiples et aux catastrophes techniques, financières et humaines qui pourraient rappeler de loin celles d’Apocalypse Now, cette œuvre conduisit les premiers producteurs du film à déposer leur bilan avant même sa sortie (cas extrêmement rare dans l’histoire du cinéma français) et contribua à fâcher Carax avec une bonne partie de la profession et en particulier les institutions françaises de subventionnement. Son dernier long-métrage date ainsi de 1999, Pola X. Puis, plus rien. Silence radio. Ou presque: le cinéaste refait une brève apparition avec un moyen métrage, l'un des segments qui constitue le film Tokyo ! (2008). Autant dire qu'après toutes ces années et ce tumulte, son retour, cette année à Cannes, est plus qu'attendu. Il le sait. Ne lui reste plus qu’à mettre le paquet.
Et ce n’est pas complètement erroné de dire que c’est là un peu ce qu'il a choisi de faire…. Œuvre multiple et grandiose, Holy Motors narre la vie plurielle d’un homme, interprété par le formidable et corporel Denis Lavant, acteur muse de Carax. Il y incarne une espèce de nanti qui passe son temps à se mettre dans la peau de différents personnages, d’une mendiante à un tueur à gages, d’un vieillard tout droit sorti d’un film de Bergman à un monstre qui parcourt Paris en courant sur les tombes du Père Lachaise et en mangeant les fleurs qu’il trouve sur son chemin. On passe de personnages burlesques à d'énigmatiques êtres, de caractères excentriques à des créatures sorties de mondes imaginaires et rétro-futuristes.
De la sorte, nous avons ici droit au film le plus barré de la sélection 2012 de ce Festival de Cannes. Une oeuvre multiforme qui oscille entre poésie punk et science-fiction trash, entre Eva Mendes et guenon bonobo. C’est libre, très libre et, du coup, cela laisse la porte ouverte à autant d’éclats de génie que de fadaises un peu faciles. Il y a en effet plusieurs séquences qui fonctionnent mal, mais peut-être est-ce là aussi un risque lorsqu’on présente un ensemble pareillement hétérogène. Ce n'est pas que c'est forcément mauvais, mais peut-être juste pas très accueillant comme cinoche.
L’ensemble se révèle, en définitive, parfois génial, comme parfois houleux. Il y a des audaces plastiques et visuelles formidables, des moments dramatiques poignants et de belles réussites dans l’humour absurde. Mais il y a aussi quelques errances du scénario et un hermétisme un peu bon marché, mais sans être gratuit non plus: le propos de Carax, c’est aussi celui de refuser d’en avoir un. C’est le refus des disciples et du discours clair et éloquent qu'on serait tenté de répéter et de faire sien. Il préfère mille fois se perdre dans un dédale d’instants poétiques et de spasmes anarchiques. Une oeuvre en somme à l’image de son personnage principal, à savoir dans l’éternelle et persistante quête de « la beauté du geste ». Et rien d'autre que ça. Ce qui peut déjà être évidemment beaucoup...