Un conte biographique
« S’il y a une chose dont le talentueux Joann Sfar se contrefiche, c’est de l’exactitude biographique : « Ce ne sont pas les vérités de Gainsbourg qui m’intéressent, mais ses mensonges. » Le scénariste et réalisateur aborde Gainsbourg par le discours que le chanteur tient sur lui, sans se préoccuper de la vérité factuelle et sans se fier aux témoignages des proches. Son film biographique n’a aucune velléité documentaire. Le décor est réinventé ; les chansons sont réenregistrées ; les personnages tiennent de l’archétype… Quant à lui, l’acteur Eric Elsmosnino cherche moins à imiter Gainsbourg qu’à se l’approprier. Il ne joue pas au sosie.
Le film constitue donc bien une fiction ou un « conte », comme l’indique Sfar dans le générique. Par là, le réalisateur respecte l’idée que Gainsbourg lui-même se faisait du cinéma: « Merde ! Le réalisme, on l’a hors de l’écran. […] J’ai pas envie de m’asseoir dans un fauteuil de salle obscure pour voir, revoir, la réalité. » (Pensées, provocs et autres volutes). Ainsi, tout en s’éloignant du Gainsbourg historique, Sfar se rapproche de l’artiste et de l’homme ou, du moins, de l’image intime et fantasmée qu’il a de lui : « J’apporte mon univers de BD dans le film – avec des marionnettes, des chansons, de la poésie et des costumes – pour illustrer ma vision personnelle des fantasmes de Gainsbourg. »
Car Joann Sfar est d’abord un auteur de bandes dessinées (Le Chat du rabbin, Donjon, Pascin). Dans ce premier long métrage, loin de transposer à l’écran ses créations dessinées comme l’ont fait certains confrères (Frank Miller, Enki Bilal, Didier Tronchet), le cinéaste novice définit un rapport subtil entre les septième et neuvième arts. Son story-board à l’aquarelle en dit long : il a conçu la plastique du film en faisant des esquisses et le découpage en composant de véritables planches de bande dessinée.
D’autre part, l’imaginaire du dessinateur attribue une dimension fantastique au film, notamment à travers la figure de « la Gueule » (jouée par Doug Jones), qui matérialise à l’écran le regard que le chanteur porte sur lui-même. Ce sont d’ailleurs les scènes les plus fantasmées – apparitions érotiques, visions fantastiques, angoisses de gamin – qui accrochent le plus efficacement l’émotion du spectateur. Nombre de séquences sont marquantes d’originalité. Cependant, leur succession ne répond pas toujours à une structure évidente. Sfar, qui refuse de faire un exposé chronologique, nous promène dans la vie de Gainsbourg sans suivre un itinéraire clairement balisé. Si ce film est un conte – c’est-à-dire un récit –, il lui manque un narrateur qui imposerait une continuité à l’enchaînement des tableaux.
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