






« Spécialiste ès films « à polémiques » (Amen, Le couperet), Costa-Gavras s’empare ici à bras le corps du problème du sort des clandestins en Europe, et s’emploie à le dénoncer avec autant de verve qu’un marchand de tapis dans un bazar de bas étage. Si cette stratégie agressive peut parfois fonctionner, un bon marchand de tapis devenant souvent riche, ce n’est malheureusement pas le cas ici, tant les stratégies de vente et le ton rebutent.
Ce n’est cependant pas la forme qui pose le plus grand problème. Costa-Gavras nous l’a déjà prouvé à maintes reprises, et le confirme encore aujourd’hui, il sait parfaitement rythmer un récit, choisir les bons plans, quitte à oser le kitsch comme dans les dernières images du film, ou utiliser à bon escient la maniabilité d’une caméra légère.
Non, l’irritation vient décidément du ton, et des stéréotypes érigés en choquantes vérités que le réalisateur nous inflige. Suivant le parcours d’Elias, un réfugié aux origines incertaines, le film dresse le portrait très partial d’une Europe uniforme et décadente, peuplée de bourgeois aux mœurs légères profitant tous à leur manière du dénuement des clandestins, que ce soit pour obtenir des faveurs sexuelles, se redonner bonne conscience en leur jetant une pièce ou les restes d’un repas, les exploiter dans des usines douteuses, ou même les utiliser comme substitut d’un psychiatre pour régler un deuil douloureux. Elias, dont les yeux vides reflètent bien le viol permanent dont il est victime, est projeté à la manière d’une boule de flipper dans ce continent hostile, rebondissant de manière aléatoire contre des personnages qui le prennent et le jettent comme un mouchoir en papier.
Traitée sur un mode plus fictionnel, cette histoire aurait pu séduire peut-être, mais le ton documentaire, l’ancrage fort dans la réalité imposés par Costa-Gavras décrédibilisent le propos du film et soulèvent le doute quant à la portée de son message. Certes, la situation des clandestins en Europe est scandaleuse, et la dénoncer avec fracas, comme le font de nombreuses associations, relève d’un acte citoyen essentiel, et contribue à faire lentement évoluer la situation, ou du moins à maintenir les consciences en éveil.
En revanche, mener le procès à charge d’une région entière, en incluant tous ses habitants dans un même panier (par ailleurs complètement hypothétique), sans apporter l’ombre d’un début de solution constructive au problème, ne peut qu’irriter et desservir la cause défendue. En effet, même au cinéma, dénoncer une situation démagogique avec un message démagogue, c’est se rabaisser à utiliser les armes de l’adversaire. Et lorsqu’en guise d’armes, Costa-Gavras décide de chausser ses plus lourds sabots, il ne reste plus qu’une échappatoire : la fuite.
Par Xavier Reymond »