






« Il y a au moins deux manières de traiter à travers une œuvre d’art les monstruosités de l’histoire, et en particulier l’avènement du troisième Reich. La première voie consiste à rappeler l’horreur passée via des images chocs ou des reconstitutions, et à la réinscrire ainsi dans les mémoires lorsqu’elle tend à disparaître. Elle met l’accent sur les symptômes du mal, mais autorise paradoxalement le public à prendre ses distances. La seconde, autrement plus perturbante, entreprend pour comprendre les conditions de son expansion de se pencher sur les racines individuelles ou collectives du fascisme, et d’en éprouver la redoutable efficacité.
C’est bien sûr à la deuxième catégorie qu’appartient Die Welle, qui, après une carrière triomphale sur les écrans allemands, arrive enfin sur les nôtres. En début de séance, on est certes tenté, peut-être pour se rassurer, de chercher des poux à ce film inspiré d’une inquiétante expérience de psychologie sociale. Les jeunes se comportent-ils vraiment de cette manière ? Les thèses que le film entreprend de soutenir sont-elles fondées ? Ne propose-t-il pas une autre forme de totalitarisme, en laissant entendre qu’un prof fragile et moins bien formé que ses collègues amène le chaos ? A vrai dire, ces questions demeurent, et demeureront encore matière à débat. Mais très vite, la puissance de la matière projetée à l’écran prend le dessus sur le scepticisme et la mise à distance, jusqu’à un final bluffant qui clôture avec élégance un scénario parfaitement huilé, à l’image de tout le long métrage.
Car si Die Welle fait froid dans le dos, et pour longtemps, ce n’est pas uniquement en raison de l’histoire racontée, mais surtout grâce à la maîtrise impressionnante de son traitement cinématographique. Dès le générique, qui nous fait ressentir par la nervosité de son montage la personnalité ambiguë et le caractère instable du professeur, en apparence calme et bon vivant, on devine que les potentialités énormes du cinéma seront explorées jusque dans leurs moindres limites. Promesse tenue, tant sur le plan des prises de vue audacieuses, qui n’hésitent pas à nous faire plonger littéralement dans le bain des tensions, que sur les aspects rythmiques, qui en soulignant les différences entre les scènes de classe, laboratoire du fascisme, et les autres, évoquent brillamment la manière dont le mouvement décrit grignote l’individualité de chacun. L’interprétation ne souffre quant à elle aucun reproche, révélant des jeunes acteurs tous plus talentueux les uns que les autres, avec peut-être une mention spéciale pour Frederick Lau, composant un Tim spécialement inquiétant. Enfin, les fans de Nanni Moretti, et de son inoubliable Palombella Rossa seront sûrement ravis de voir le water-polo à nouveau utilisé, peut-être avec moins de subtilité quand même, comme révélateur de climat politique.
Pour résumer, si Die Welle ne risque assurément pas de générer sourires et joie de vivre chez ses spectateurs, il n’en reste pas moins et peut-être justement pour cette raison un film essentiel, à découvrir de toute urgence.
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