






Des trajectoires brisées, le tableau d’un monde âpre et implacable, une esthétique tranchée, brutale qui sublime la noirceur du réel, des personnages cassés, qui vacillent dans une existence boiteuse, mais sans jamais tomber, sans jamais se coucher... Pas de doute, nous sommes bien chez Audiard. En plein dans ce cinéma qui mélange savamment thématiques sociales et goût pour le lyrisme des images, et que certains ont cru bon de qualifier de « réalisme poétique », en oubliant que ce qualificatif avait déjà servi, il y a une septantaine d'années, pour un cinéma qui n’a pas grand chose à voir avec celui que nous propose aujourd'hui le fils de Michel Audiard. Mais passons.
Parlons d’ailleurs ici plus spécifiquement d’un mélodrame, puisque nous est raconté la rencontre et l’histoire de deux personnages esquintés par la vie, deux estropiés, l’un au sens propre, l’autre au figuré. Il y a Ali, père d’un enfant de cinq ans, qui n’arrive pas à joindre les deux bouts et qui combat dans des matchs illégaux de « free fight » et Stéphanie, ancienne dresseuse d’orques, amputée de ses deux jambes à la suite d’un malheureux accident. S’en suivra une sorte de connivence secrète qui nous rappelle par moments le duo mis en scène dans un film d’un tout autre registre, Intouchables (2011), qui utilisait le même genre d’oppositions entre un personnage en chaise roulante et un autre, dynamique, vigoureux, peu réfléchi, impulsif et spontané. L’opposition paraît caricaturale dans l’un comme dans l’autre, dans la comédie à grand succès de l’an dernier, comme dans ce film engagé et noir. Pourquoi en effet chercher à tout prix la complémentarité entre deux êtres, quand il suffirait de mettre en scène leur complicité ? En outre, Audiard s’attarde longtemps sur cette éclosion du sentiment amoureux, cette naissance d’un tandem, d’un couple, au point d’oublier un peu de faire avancer son récit, de proposer des pistes et des scènes-moteurs. Ce qui s’avère, de sa part, autant décevant qu’inhabituel. On regrette par ailleurs ce côté légèrement voyeur et bon marché où se multiplient des plans insistants sur les jambes de Stéphanie. A quoi bon s’épancher sur l’horreur, le malheur et la détresse, quand c’est l’adversité dans l’épreuve qui est intéressant, qui donne son relief à la douleur et l’infortune ? Là où c’est le combat, l'opiniâtreté et la lutte qui pourraient compter et être mis en valeur, le cinéaste préfère s’émouvoir et s’apitoyer sur le sort d’un personnage. Là encore, on s’étonne de ce parti pris inaccoutumé et, il faut le dire, regrettable.
On pourrait d’abord penser que De Rouille er d'os s’accorde et prolonge ce que le cinéaste avait déjà mis en place, du point de vue de la construction du récit, dans Sur mes lèvres (2001), mais force est de constater que l’on est bien en dessous de la subtilité, de la belle complexité et de la puissance qu’il avait alors réussi à développer. Et ce, sans parler non plus de Un Prophète (2009) qui nous avait, il y a trois ans, porté vers des sommets insoupçonnés quand De Rouille et d’os nous élève sur des collines, parfois même seulement des bosses.