






« C’est sous la forme hybride du « docu-fiction » que le Vaudois Jean-Stéphane Bron raconte l’attaque de Cleveland, une petite ville de l’Ohio, contre vingt et une banques de Wall Street, à propos des subprimes qui ont dévasté la région en délogeant vingt mille familles. Le genre du docu-fiction s’applique très efficacement à un sujet d’actualité comme celui-ci, car il retourne comme un gant le processus médiatique : au lieu de partir de la réalité pour créer un clip d’actualité sensationnel, destiné à passionner les téléspectateurs, Cleveland contre Wall Street part de la fiction – le déroulement d’un procès qui a été désiré mais qui n’a pu être engagé – pour mieux comprendre les réalités complexes de la crise des subprimes et pour mieux permettre à des victimes et témoins bien réels d’obtenir une écoute. Le docu-fiction évite, par la « fictionnalisation » assumée de l’information, les simplifications et les distorsions des médias.
Mais ce qui est passionnant ici, c’est que le procès, reconstitué conformément à la procédure normale, se crée devant le spectateur : les intervenants n’ont reçu aucun script et rien n’a été planifié, comme l’affirme du moins Jean-Stéphane Bron. Le verdict même était inconnu de l’équipe de tournage au moment de filmer la délibération du jury, ce que le spectateur apprend tout au début du film. Malgré le faible intérêt visuel du procès et les inévitables redites du rituel juridique, une tension est créée par ce verdict en suspens que le réalisateur lui-même n’a pas voulu influencer. En outre, les « acteurs » – le terme est ici presque inapproprié – sont les vrais habitants de Cleveland, les courtiers et les financiers impliqués dans les prêts à haut risque, et le personnel juridique qui aurait pu participer au procès réel… Quant à l’action, elle se déroule bien dans la cour de justice de Cleveland.
Bref, on y croit. On s’octroie facilement le rôle d’un juré, c’est-à-dire d’un spectateur actif, invité à prononcer un jugement au terme de la procédure. On est attentif à la rhétorique des avocats. On se sent impliqué. Dommage, cependant, qu’aucun responsable des grandes banques incriminées ne vienne témoigner. C’est peut-être que l’occupant du banc des accusés n’est pas une personne physique, ni même une personne morale : c’est le capitalisme lui-même, autrement dit un système invisible mais effectif, une énorme abstraction. »