






« Carnage, même porté à l’écran par Roman Polanski et quatre acteurs imposants, c’est d’abord une pièce de théâtre : Le Dieu du carnage de Yasmina Reza. Deux couples se rencontrent pour régler dans la plus chaleureuse des bonnes volontés un incident qui s’est produit à l’école entre leurs fils respectifs. Cependant, avec une subtilité incroyable, la cordialité tourne insensiblement aux reproches, qui grossissent en véritable carnage. Cette descente à la haine entre des êtres civilisés qui viennent de se rencontrer suit une pente d’un naturel effrayant. Et curieusement, au-delà du traitement comique des situations, il a quelque chose de jouissif dans la mise à nue de ces monstruosités humaines.
Le grand Polanski se serait-il contenté, après soixante ans de carrière, de filmer du théâtre ? En effet, qu’est-ce que le cinéma ajoute à la scène, dans un huis clos comme celui-ci ? C’est une question embarrassante, mais peut-être qu’elle est mal posée. Le réalisateur semble s’être plutôt fait l'interrogation inverse : qu’est-ce que le théâtre peut apporter au cinéma ? Et parmi ces apports, il y a la reconsidération d’un élément qu’on définit souvent comme l’essence de l’art cinématographique : l’ellipse. Si l'on excepte les premiers et derniers plans, il n’y a pas d’ellipse temporelle dans Carnage, pas plus qu’il n’y a de hors-champ significatif. Polanski s’est volontairement enfermé dans une narration en temps réel et dans un décor extrêmement restreint. Il en résulte un sentiment d’oppression que parachève le travail de cadrage et de montage. »