






« Partir à la recherche de ses origines réserve plus d’une surprise. Croyant rencontrer des personnages familiers, on se retrouve souvent confronté à des gens bien différents, ainsi qu’à des époques certes proches, et pourtant complètement opaques. La principale force de cet excellent documentaire réside là : arriver à faire ressentir au spectateur, en même temps qu’à la narratrice, cet étonnement souvent teinté d’effroi que l’on éprouve lorsqu’on se frotte à l’Histoire. Car ce n’est pas des dates des grandes batailles dont on s’occupe dans A l’ombre de la montagne, mais d’individus sans histoires, et qui, cette Histoire, la composent pourtant autant que les héros.
C’est exactement le cas de ce père dont la narratrice cherche la trace dans les couloirs des anciens sanatoriums de Davos : devant la nazification de sa région d’accueil, il croit se comporter en observateur passif, du fait de son état de santé, et en éprouve un remords certain. Et pourtant, soixante ans plus tard, ce sont ses lettres qui sauront rappeler un passé trop volontiers oublié.
Mais le film ne se limite pas à affirmer la place du témoin dans l’Histoire : par une série de faux-semblants et de changements de cap, il montre que toutes les questions, d’apparence superficielles, comme les débats à propos de l’action de l’air pur sur l’organisme, ou carrément dérangeantes, comme la passivité des habitants de Davos face aux nazis, que toutes ces questions, donc, sont liées, que l’une appelle l’autre, au mépris de toute linéarité. L’Histoire ne s’écrit en effet pas à coup de catégories ou de lignes droites, mais constitue une pelote compliquée dans laquelle plusieurs fils se croisent et se décroisent, et que ce film entreprend de démêler.
Par un remarquable traitement des images et du son, Danielle Jaeggi exploite au mieux les thèmes traités. La neige immaculée et son bruit si particulier composent un vrai cocon de ouate dans lequel le spectateur se laisse bercer pour mieux se glacer lorsqu’est révélé ce qui se cache derrière tout ce blanc. Les images stéréotypées de la Suisse des montagnes et de la pureté entrent, elles, en résonnance avec les images d’archives savamment sélectionnées, bien moins flatteuses pour le pays. Enfin, les longs parcours dans les couloirs déserts des sanatoriums, véritables prisons de santé, prennent un goût de plus en plus amer au fur et à mesure que l’on comprend en quel lieu de l’histoire ils finiront par mener.
Au final, A l’ombre de la montagne se révèle donc une œuvre non seulement nécessaire, mais aussi poignante, capable de susciter l’air de rien des émotions autrement plus fortes que nombre de films historiques trop bavards.
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